Intelligence nomade, transculturelle

Je la définis comme la cousine de l'intelligence relationnelle, métisse et globe trotteuse. Elle représente l'atout crucial que HEMISPHERES se consacre à valoriser puisqu'elle est essentielle afin de "trouver sa place, faire son chemin et tenir la distance" dans un monde complexe et globalisé. En s'appuyant sur la diversité, on peut faire émerger des invariants profonds, nos qualités humaines à déployer. C'est une façon d'être au monde, une présence congruente qui permet potentiellement d'évoluer au sein de toute "culture", de se mouvoir avec aisance dans n'importe quel milieu.

Pour citer Magdalena Zilveti Chaland, auteure de Réussir sa vie d'expat' : "L’intelligence nomade correspond au fait d’orienter ses pensées dans un mouvement d’acceptation et de tolérance de la différence culturelle, c’est l’habileté mentale et émotionnelle à penser et à ressentir le changement, à intégrer en soi l’altérité pour faciliter à la fois ses capacités de compréhension et d’adaptation. C’est s’accepter soi et accepter les autres de façon empathique et tempérée. La manière de percevoir l’environnement et les situations vécues, aussi complexes soient-elles, détermine la façon dont l’expatrié relève le défi de réussir à s’adapter à un nouvel espace de vie. L’intelligence nomade est ainsi la capacité de vivre en dehors de son cadre familier. Le migrant se retrouve plongé temporairement dans l’incertitude et dans une inconfortable ignorance jusqu’à ce qu’un nouvel état de stabilité, de familiarité et de connaissance s’installe, comme un nouveau palier de compréhension du monde." Tout y est : mouvement, orientation, habileté, intégration, acceptation, tempérance, complexité, adaptation, sortie du cadre, inconfort, stabilité, compréhension du monde.

Multiculturel - Interculturel - Transculturel : une différence qui fait la différence

 

Impossible, en effet, de maîtriser l'ensemble des codes culturels et des rituels sociaux de toutes les régions qu'on ambitionne de visiter sur la planète ou avec lesquelles on est en contact par l'intermédiaire de leurs représentants, sachant que les sociétés évoluent sans cesse. De plus, vouloir "cataloguer" les cultures aboutit souvent à la fabrication de stéréotypes, contre lesquels les anthropologues luttent justement... soit en se spécialisant dans l'étude approfondie d'un peuple (qui est souvent le projet de toute une vie), soit en développant cette Cross-Cultural Competence : la flexibilité psychologique et la fluidité comportementale qui créent cette malléabilité volontaire du "caméléon humain".

Attention cependant à ne pas confondre adaptation au contexte avec camouflage ou sur-adaptation fréquents du HP !

Se montrer Culturally Competent ne signifie nullement tout tolérer "parce que cela vient d'ailleurs, a l'air exotique et qu'il faut respecter les traditions". Certaines sont obsolètes et même contraires aux Droits de l'Homme. Faire preuve d'ouverture sur le monde n'entraîne pas de supporter l'inacceptable sous prétexte d'universalisme béat. Il s'agit aussi de bien distinguer "empathie" et "sympathie". Promouvoir le pluralisme des opinions signifie l'acceptation que ni vous ni moi ne détenons de critères absolus pour nous juger les uns les autres. Accueillir l'altérité sans jugement, c'est la clé.

Pour instaurer une communication authentique où chacun se sente libre et se nourrisse de la différence amenée par l'Autre, nous devons nous "estimer" mutuellement, dans le sens de nous manifester du respect plutôt que de nous "évaluer". Là où le multiculturel concerne la multiplication et la juxtaposition où l'on vit les uns à côté des autres sans nécessairement vivre ensemble, là où l'interculturel concerne le mélange et le compromis où l'on vit parmi les autres au point parfois de ne plus être soi, le transculturel prône un dépassement : aller vers l'Autre "au-delà" de nos cultures.

 

"Entrer en trans-" (...culturel) revient à créer une relation de connivence

à un niveau supérieur, seul apte à supplanter les jugements de valeur,

et qui porte à se conduire "en bonne intelligence" avec la différence.

 

Ici, pas de référence au religieux mais plutôt au spirituel dans le sens noble du terme : une élévation de la conscience. Cela suppose de développer une ouverture d'esprit suffisante pour être capable de quitter les présupposés dictés par nos déterminismes socioculturels respectifs. C'est un travail sur soi qui demande une faculté de métacommunication, la prise de conscience de nos propres biais cognitifs et un certain talent de médiation exprimé "au cœur" des situations. Si vous êtes familiers du modèle de la Spirale dynamique, l'intelligence transculturelle pourrait selon moi s'avérer une des clés dans l'étape jaune qui permettrait d'ouvrir la porte de la conscience humaine vers le niveau turquoise... Bref.

Le plus court chemin vers l'Autre comprend un détour par Soi... et vice versa !

Prenons l'exemple de ce qui se passe au retour d'expatriation. Le nomade qui a dû déployer des efforts d’adaptation pendant son séjour à l’étranger s'attendait à devoir les produire, sauf en cas de départ traumatique comme le vivent les migrants. L'expat (ou l'étudiant Erasmus, le coopérant humanitaire, etc.) espère donc qu’en revenant à la maison, il pourra enfin se relâcher et être soi-même. Or, c'est souvent le contraire qui se produit : on prend conscience au retour que c'est à l'étranger qu'on (s')était autorisé à être vraiment soi, dans un contexte différent, libéré des carcans... et qu'en rentrant « chez soi », on vit un sentiment d'étrangeté. En général, plus la perception d’une réintégration facile et automatique est ancrée, plus longue et difficile sera la réadaptation. Et cette déconvenue peut se muer en déprime.

"On n'y est plus" : ni là ni ici. Phénomène 100% contre-intuitif qui laisse les personnes concernées (et leurs proches) dans le plus grand désarroi. Leurs repères viennent de basculer. Si HEMISPHERES n'a pas été consulté avant le départ en expatriation pour le préparer (ce qui est grandement recommandé), c'est au retour qu'il est appelé pour aider les expats, devenus des « impats », à se réajuster. Mais attention : pour retomber sur ses "ex-pattes", il ne s'agit pas de retourner « l'air de rien dans sa vie d'avant ». Il va falloir la réinventer. Quelque chose a changé. Quoi ? Vous ! Donc, tout... Et cette expérience-là, vous l'emporterez partout. Ce que vous avez vécu "ailleurs" et "autrement" fait désormais partie de votre histoire, lui donne de l'épaisseur, de la couleur, et en fait un kaléidoscope.

 

Ceux qui repartent, les Serial Expats, le savent bien (c'est d'ailleurs ce qu'ils recherchent à un certain point, n'est-ce pas ?) : à chaque nouvelle tranche de vie, à chaque nouveau pays, une nouvelle nuance d'identité, une nouvelle chance pour la conscience de s'élever. L'intelligence culturelle est en marche, elle progresse et nous fait progresser.

 

De plus en plus, on constate empiriquement ET scientifiquement les effets bénéfiques de « l'exposition au vaste monde pour faire croître nos petits esprits » : le multilinguisme précoce en est un exemple flagrant. Grâce aux avancées en neurosciences, on mesure à présent ce dont on avait l'intuition depuis très longtemps : apprendre une langue étrangère modifie la structure même du cerveau. Le contact avec d'autres cultures ouvre littéralement de nouveaux espaces de possibles en nous ! La recherche en matière d'intelligence culturelle avance à grands pas...

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Isabelle Gillet travaille de manière autonome en tant que sociétaire de Smart (SCRL SFS), entreprise sociale multi-

sectorielle européenne. N° de TVA : BE 0896 755 397. Siège social : Rue Coenraets 72 à 1060 Bruxelles (Belgique).